Reçu de Giovanni Robbiano qui était un étudiant d'Emir à la Columbia University : "Emir est un très bon joueur de foot. Il sait faire pas mal de choses, il jouait dans l'équipe junior de Sarajevo et avait une réelle possibilité de faire carrière dans le football. Aux Etats-Unis, nous avons mis sur pied une équipe, que nous appelions The Gypsies, car elle était composée de joueurs de toute l'Europe, avec un gardien Iranien. Nous jouions contre les équipes américaines : ils étaient très fair-play, alors qu'Emir jouait vraiment à la sauvage. Il donnait des coups de pied à tout le monde, à tel point d'un des gars est venu le voir à la fin d'une rencontre pour lui crier qu'il ne jouait pas 'réglo'. Emir l'a regardé et lui a répondu 'You is nervous !'. C'est alors devenu une expression très populaire à Columbia, à tel point que tous ses élèves disaient 'You is nervous !' à tout le monde..."
A la fin du tournage de La veuve de Saint Pierre de Patrice Leconte, Kustu a pêté les plombs,
donnant une véritable leçon de cinéma à Patrice Leconte...
En 1998, Underground ressort à la télévision en version intégrale.
Le chef d'oeuvre est diffusé sur arte en deux épisodes de 2h30, soit pratiquement le double de
la version originale qui ne faisait "que" 2h45. Beaucoup de scènes ont été ajoutées qui permettent de mieux
cerner les personnages et leurs différents agissements. Les points d'interrogations laissés dans la versions
originales sont enfin résolus.
En 1996, Emir Kusturica tourne un reportage fiction. Il y raconte l'histoire vraie d'un Serbe qui ne peut accéder
à sa maison qu'en passant que les propriétés de ses voisins. S'étant disputé avec eux, il se voit privé d'accès
pour rentrer ou sortir de chez lui et se met à rêver d'être un oiseau... Le reportage s'intitule
Sept jours dans la vie d'un oiseau et est passé à Envoyé Spécial, sur France 2.
Lorsque Emir Kusturica a reçu la palme d'or pour Underground, il subit de nombreuses critiques de
cinéastes français ne partageant pas sa vision du conflit Bosno-Serbe. Le film mettant en scène une famille faisant
de Tito leur idole, il fut accusé de prendre partie pour le camp Serbe. Il fut également accusé d'être pro-bosniaque
par Moscou. Suite à ces attaques, Emir Kusturica déclara qu'il voulait arrêter le cinéma.
Bernard-Henri Lévi faisait partie de ceux qui avaient dénigré Underground et tourna Bosna,
un film-reportage sur sa propre vision du conflit. Ce film ne peut évidemment prétendre rivaliser avec la puissance
et la magie de Underground.
Un autre "philosophe" Alain Finkielkraut l'avait accusé également de propagande pro-serbe sans avoir vu son film.
Cette anecdote fut superbement reprise dans le film Rien sur Robert de Pascal Bonitzer, avec Fabrice Luchini.
L'échange entre Alain Finkelkraut et Emir Kusturica par colonnes interposées, dans Le Monde.
Heureusement, Emir Kusturica se ravisa et déclara que quand on voyait le tort que pouvait faire
Bernard-Henri Lévi au cinéma, il se sentait obligé de continuer à faire des films.
En 1995, pendant le Festival International du Film de Belgrade, Kusturica frappa Nebojsa Pajkic,
le leader du mouvement de gauche Serbe. Symboliquement, Mme Pajkic essaya de protéger son mari en frappant
Kusturica avec un petit sac, qui était un présent de Radovan Karadzic, le leader des Serbes de Bosnie.
En 1993, Emir provoque Volislav Seselj, leader du mouvement ultranationaliste Serbe en duel.
Il suggère que cela se fasse au centre de Belgrade à midi, avec l'arme que M. Seselj choisira.
Volislav Seselj refuse son offre disant qu'"il ne voulait être accusé de la mort d'un artiste".
Emir Kusturica a également réalisé des publicités pour une marque de cigarettes parisiennes (?), pour le parfum XS et pour la Banque Populaire.
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Quand deux bipalmés se rencontrent... |
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La scène se déroule le 11 mai 1997 à l'aéroport de Nice, dans la salle d'attente.
Emir Kusturica rencontre par hasard Francis Ford Coppola. Les deux ont eu deux palmes d'or à Canne.
Coppola pour Apocalypse Now et Conversation Secrète, Kusturica pour Papa est en voyage d'affaire et
Underground. Kusturica est un grand admirateur de Coppola et se montre très timide de le rencontrer.
Leur conversation fut filmée par les caméras de CANAL+ :
- D'où venez-vous ?
- Yougoslavie.
- Belgrade ?
- J'arrive de Belgrade, mais je suis né à Sarajevo.
- J'étais en Yougoslavie il y a longtemps. Je m'en souviens maintenant, c'était en 1962. Je suis allé
en voiture de Belgrade à Dubrovnik, bien sûr, c'était avant cette horrible guerre. C'était une superbe expérience.
Les gens était réellement sympatiques, à l'époque.
- Je regrette qu'aux Etats Unis vous n'ayez pu voir mon film. Je suis venu à Cannes en 1995 avec un film
sur la guerre et j'ai gagné la palme d'or. Ce film d'appelait Underground. Ca me ferait plaisir de vous en envoyer une copie.
C'est un film sur ce qui s'est passé là bas à cette époque.
Emir Kusturica s'éloigne, un peu écoeuré, n'ayant pas grand chose d'autre à dire...
Quatre personnalités commentent cette scène :
- Jen-Pierre Jeunet :
- Pour moi, c’est la rencontre de deux génies, j’ai une immense estime pour ces deux metteurs
en scène. Ils se rencontrent pour la première fois, je crois. L’un est debout, l’autre est vautré dans
un fauteuil. Celui qui est vautré ne se lève pas, celui qui est debout ressemble à un gamin. Au bout de
quelques instants de discussion, on s’aperçoit d’abord qu’ils ne savent pas quoi se dire. Dans ce genre
de situation, c’est souvent le cas. Et puis, très rapidement, on comprend que celui qui est debout admire
celui qui est assis, mais celui qui est assis ne sait pas qui est celui qui est debout. Au terme de cet
entretien, celui qui est debout se force et trouve le moyen de glisser dans la conversation qu’il a aussi
gagné une Palme d’or, et se propose de faire parvenir la cassette de son film à Coppola. L’Américain se
rend finalement compte qu’il a en face de lui un lauréat de la Palme d’or. À partir de là, on sent que
Kusturica est écoeuré et il s’en va. Il y a dans cet échange tout le symbole de ce qui se passe entre
l’Amérique et l’Europe. Nous, Européens, on connaît et on vénère les Américains, eux nous ignorent.
Ils ne nous connaissent pas. Un Coppola qui ignore un Kusturica : ça, c’est énorme.
- Claude Lelouch :
- Ce qui m’étonne le plus dans ce document, c’est que Coppola ne se lève pas. Il ne se donne
pas la peine de se lever. Le fait de rester assis traduit son ignorance, ce n’est pas de l’impolitesse,
c’est de l’ignorance. Je pense que, si Orson Welles avait rencontré Kusturica, il se serait levé. Moi,
j’étais à Cannes ce jour-là, j’ai serré la main de Coppola, Scorsese, Kusturica, etc. On a tous le même
type de rapport, on n’a jamais eu envie de parler de cinéma, c’était plus mondain que professionnel,
anodin, comme cette rencontre entre Kusturica et Coppola. Ils savent qu’il y a une caméra. Ils s’en
méfient, et pourtant je suis étonné qu’ils soient allés si loin avec une caméra. Jusqu’au bout de ce
document, je me suis dit : Coppola va se lever pour dire au revoir à Kusturica, et jusqu’au bout il
restera assis dans son canapé.
- Francis Veber :
- Ce qui me frappe le plus dans ces images, c’est que l’Europe est debout et l’Amérique assise.
Il y a dans cet échange un mélange de fronde et de déférence assez étonnant. Il y a aussi derrière ce
dialogue beaucoup de non-dits. Face au cinéaste yougoslave, l’autarcie américaine. Kusturica doit faire
un effort vers Coppola, lui dire qu’il a eu la Palme d’or et lui proposer de lui envoyer la cassette.
Cet échange, c’est un peu l’Amérique et l’Europe face à face. Si vous habitez en Amérique, vous avez
fatalement les yeux et les oreilles moins ouverts que si vous habitez un petit pays comme la France ou
la Yougoslavie où vous avez toutes les influences qui s’entrecroisent.
En Europe, vous êtes témoin de votre temps, les Américains, eux, sont témoins d’eux-mêmes. À la décharge
de Coppola, le metteur en scène américain a au moins le mérite de connaître Dubrovnic et Belgrade. Vous
auriez mis un authentique Américain face à Kusturica, il aurait confondu Dubrovnic avec une marque de
moutarde.
- Jean-Marc Barr :
- J’ai découvert la Yougoslavie et le cinéma yougoslave il y a quinze ans grâce à ma femme
qui est originaire de ce pays. Quand je l’ai rencontrée, il a quand même fallu que j’aille regarder où
était la Yougoslavie sur la carte ! Et quand je suis arrivé en Europe, que j’ai joué à Avignon au palais
des Papes, la presse m’a demandé ce que me faisait l’ombre de Jean Vilar, je ne connaissais pas Jean Vilar.
Après, on m’a raconté qui il était et j’ai commencé à avoir peur ! Il faut accepter notre ignorance !
Et peut-être celle de Coppola qui n’a pas vu Underground. En Amérique, nous vivons sur une autre planète,
notre ignorance ne vient pas de nous, mais de notre système. La distribution des films est contrôlée par
un marché, avec ses lois. Dans ce système, les films européens ne bénéficient pas de millions de dollars
pour la publicité. Nous n’avons pas accès à des oeuvres européennes comme celles de Kusturica. Et pourtant,
lorsque je montre ces films à ma famille, ils sont émerveillés. Ils ont adoré Breaking the Waves.
Coppola et Kusturica, ce sont deux cinémas et deux époques différents. Apocalypse Now a été un énorme
événement dans ma vie. Au moment de sa sortie, je ne savais pas que j’allais être acteur. J’étais joueur
de football américain. Ce film m’a ouvert les yeux sur la guerre du Vietnam et a éveillé ma conscience
sociale. Underground m’a fait le même effet, mais là j’étais devenu connaisseur et je découvrais un
chef-d’oeuvre. Au moment où j’ai découvert Coppola, j’ai découvert le cinéma. Quelques années plus tard,
j’ai rencontré le cinéaste à Los Angeles, il m’a alors fortement dissuadé de rester aux États-Unis et
m’a encouragé à découvrir l’Europe, une Europe que lui connaît. Mais, malgré tout ... et ce document
le prouve ..., sa connaissance du milieu américain ne l’a pas pour autant poussé à se rapprocher d’une
Europe où se font encore des films lumineux comme celui de Kusturica.