Scénaristes


Emir Kusturica a travaillé avec plusieurs grands auteurs, et a envisagé d'en adapter d'autres. Voici une présentation des auteurs adaptés.


Ivo Andrić


Né Croate, patriote bosniaque, écrivant en serbo-croate, diplomate et homme politique au service de la Yougoslavie, Ivo Andrić (Dolac, près de Travnik, 1892 - Belgrade, 1975) a construit, parallèlement à ses activités d'homme d'Etat, une immense oeuvre littéraire.

Ivo Andrić est issu d'une famille d'artisans pauvres catholiques. Elevé chez les franciscains, il fit des études d'histoire et de littérature à Zagreb, Vienne, Cracovie et Graz, où il soutint une thèse sur la Vie spirituelle de la Bosnie sous les Turcs en 1923. Ses premiers poèmes parurent en 1911 dans la revue Bosanska vila (La Fée bosniaque) puis en 1914 dans l'anthologie Hrvatska mlada lirika (Nouvelle Poésie croate).

Son engagement dans les rangs de l'organisation révolutionnaire Jeune Bosnie et ses prises de position lui valurent de connaître lors de la Première Guerre mondiale les prisons autrichiennes et l'exil qui lui inspireront deux livres, Ex Ponto (1918) et Inquiétudes (1920), où se retrouvent déjà en germe les thèmes qui marqueront toute son oeuvre: la fragilité humaine, le destin tragique et souvent absurde de l'homme, le mal envisagé du côté de "ceux qui le font" aussi bien que du côté "de ceux qui le subissent", etc.

De 1921 à 1941, Andrić fut diplomate du royaume de Yougoslavie et fut ainsi en 1941, en tant que secrétaire d'ambassade, cosignataire à Berlin du pacte germano-yougoslave.

Ayant choisi de rentrer à Belgrade, il refusa de prêter allégeance au régime de Nedic, interdit la publication de ses oeuvres lors de l'occupation nazie et se plongea dans la rédaction de deux romans qui paraîtront après la guerre. Le Pont sur la Drina évoque un petit bourg de Bosnie (où l'auteur passa une partie de son enfance), Višegrad, situé à la frontière de la Serbie, où la vie s'organise autour de ce pont. Lieu de passage des communautés serbes orthodoxes, croates catholiques, musulmanes et juives, il symbolise la pérennité et la continuité en dépit des vicissitudes imposées par la nature et les hommes mais également la vie "qui s'use sans cesse et s'effrite et pourtant dure et subsiste, inébranlable comme le pont sur la Drina". Il souligne également la complexité de l'identité bosniaque. La Chronique de Travnik (1945), fresque riche en couleurs décrit les conflits et les tragédies engendrés à l'époque napoléonienne par l'arrivée d'un consul français dans une petite ville de tradition orientale, décrite comme lieu de confrontation entre l'Orient et l'Occident, thème cher à Andrić.

Acquis à l'idée yougoslave, Andrić entra au Parti communiste de Yougoslavie après la Seconde Guerre mondiale, devint député à l'Assemblée nationale de la République populaire de Bosnie-Herzégovine et à l'Assemblée fédérale de la République socialiste fédérative de Yougoslavie, membre de la rédaction de plusieurs journaux et, en 1946, membre de l'Académie serbe des Sciences et des Arts, puis président de l'Association des Ecrivains serbes.

Lauréat de plusieurs prix littéraires en Yougoslavie, Andrić obtint en 1961 le Prix Nobel de littérature.

Parmi ses très nombreuses autres nouvelles, il convient encore de citer l'Eléphant du vizir (1948), qui évoque les rapports entre l'administration ottomane décadente et la population bosniaque, et l'Histoire du serf Siman (1948) qui se déroule à l'heure de la passation de pouvoir entre l'Empire ottoman et l'Empire autrichien. La Cour maudite (1954) procède d'un style différent et fait de la prison d'Istanbul une métaphore du monde et de l'humanité. Titanic fut adapté par Emir Kusturica en 1980.

Andrić, qui avait décrit l'universalité à travers sa Bosnie natale, passa le reste de sa vie à Belgrade.

Extrait de la superbe nouvelle "Une lettre de 1920", décrivant la Bosnie : "Car ce pays pauvre et arriéré où vivent entassées quatre religions différentes aurait besoin de quatre fois plus d'amour, de compréhension mutuelle et de tolérance que les autres pays."

Site officiel : www.ivoandric.org.yu

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Dušan Kovačević


Né en 1948, il est certainement l'auteur dramatique serbe le plus connu dans son pays comme à l'étranger. Auteur d'une vingtaine de pièces traduites dans plus de quinze langues, dont "Les Marathoniens courent leur tour d'honneur", "Radovan III", "L'espion balcanique", et la pièce "Le printemps en janvier" qui a servi de base à Underground.

Dušan Kovačević : Avec Emir, j'ai écrit seize version du scenario d'Underground. Cela représente plus de 2000 pages de texte. Quand on s'est mis d'accord pour en faire un film, j'y ai travaillé pendant plus de trois ans. C'est un travail que l'on ne pourrait plus refaire aujourd'hui. Nous étions un groupe de drogués de travail, dirigés par Kusturica, envers et contre toutes les pressions extérieures. A l'heure où l'industrie du cinéma s'informatise, ce genre d'artisanat n'est plus possible.

Dušan Kovačević : Nous sommes partis sur la base d'une histoire, celle de ma pièce de théâtre, avant que n'éclate la guerre mais ensuite, nous ne pouvions pas éviter ce sujet. Nous travaillions sur le scénario au moment même où se passaient tous les événements dans le pays ; la troisième partie du film devenait synchrone avec l'éclatement de l'ex-Yougoslavie.

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Abdulah Sidran


Abdulah Sidran est né en 1945 à Bieniesevo, en Bosnie-Herzégovine. Il devient très vite l'un des plus grands poètes de Bosnie-Herzégovine, mais aussi de toute l'ex-Yougoslavie. Certains de ses recueils ont marqué la vie littéraire de son pays (Chahbase, Ars poetica, Testament du merveilleux) et ont été partiellement traduits en différentes langues. Il est mondialement connu comme scénariste des films d'Emir Kusturica (Papa est en voyage d'affaire, Te souviens-tu de Dolly Bell ?, mais aussi Kuduz d'Ademir Kenović).

Les oeuvres de Abdulah Sidran, en vers et en prose, sont intimement liées à la ville de Sarajevo, à la Bosnie multiéthnique et multiculturelle, à son origine bosniaque et slave de provenance musulmane.

Comment aujourd'hui ne pas faire un parallèle entre ce poète illustre qui a essayé avec ses mots de transcrire l'innommable de la guerre bosniaque et le drame du peuple kosovar ? Pourquoi les cités phares d'hier (Beyrouth, Sarajevo), exemples de cette parfaite osmose entre les cultures, sont-elles aujourd'hui des ruines que nous avons laissé brûler sans lever le petit doigt ?
Comment ne pas être révolté contre la perfidie de l'homme qui sans cesse recommence ses exactions ?
Comment ne pas se dire en lisant ces vers que l'on est en train de revoir le même film ?

SARAJEVO DIT : JE SUIS UNE ILE AU COEUR DU MONDE

Immense est le monde, les continents dérivent
et le malheur sévit partout, mais ici les choses sont
différentes : au nord comme au sud,
la forêt embaume pareillement et cette fragrance
ne ressemble à rien qu'on ait entendu, vu ni touché.
En vain se dilatent les narines (pour l'embryon,
le ventre de sa mère n'aurait-il pas justement cette odeur ?)
Odeur de Rien, qui de la même voix pleure et chante
car l'amour et le malheur ont ici le même visage,
tout est semblable. Aux portes de la ville,
des sentinelles saisies d'effroi, des sentinelles
qui dorment debout (portées sur une aile invisible),
mais une voix, toujours la même, les fait sursauter :
Sarajevo, la foudre t'anéantisse ! A nouveau
quelqu'un m'appelle à l'aide.
Le désespéré ou le sage, l'enfant, l'aventurier ou le voyou
devant moi réconciliés ! Tout est un, tout revient au même.
Je suis une île au coeur du monde.
Rien ne m'atteint hormis son sang alangui, hormis
la peur qui plane au-dessus de nous tous.
Le silence, et rien alentour.


Gordan Mihić


Gordan Mihić est né à Mostar en 1938. Après des études de littérature à Belgrade, il commence à travailler en 1957 comme journaliste au quotidien Borba.

A l'origine de la brillante carrière de scénariste de Gordan Mihić, il y a le journalisme d'investigation et la rigueur et la précision du travail de chroniqueur, mais il y a aussi tout simplement la curiosité créative.

Mihić n'est encore qu'un journaliste débutant quand il entend l'appel du cinéma et de la toute jeune télévision et qu'il se met à écrire pour le petit et le grand écran. Au début, il travaille avec son collègue Ljubisa Kozomara du quotidien Borba. Ensemble ils écrivent les scénarios de neuf films importants et audacieux, notamment les deux chefs d'oeuvre de Zivojin Pavlovic, When I Am Dead and White et Rat's Awakening. C'est aussi ensemble qu'ils font leurs débuts de réalisateur pour le cinéma avec Vrane / Crows, un des films majeurs de la Vague noire yougoslave. Plus tard, Mihić devait en tourner encore trois autres. Il a signé plus de quarante scénarios, dont The Dog Who Liked Trains, The Deceptive Summer of 68, et L'Amérique des Autres, tous trois portés à l'écran par Goran Paskaljević, mais c'est avec Emir Kusturica que sa collaboration sera la plus brillante, avec Le Temps des Gitans, Chat Noir Chat Blanc, et plus récemment Hungry Heart. On lui doit également seize séries télévisées, huit fictions, huit pièces de théâtre et trois recueils de poésie.

Son épouse, Vera Cucik, est une comédienne qui a autant de succès à la scène que sur le petit écran. Sa fille, Ivana Mihić, a non seulement suivi les traces de sa mère, mais elle est également, parmi les jeunes producteurs du pays, une des plus acharnées au travail.